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La télé-réalité

  • Master chef. Un dîner presque parfait et autres plaisanteries du genre

    Les émissions culinaires ça me plaisait bien sur le fond, même si nous les pros on a toujours un regard critique, comme quand on mange la cuisine d’un confrère… ça se comprend. La quadrature du cercle était bien rodée : une recette, un chef, un cuisinier ou une cuisinière, des plans bien faits et un peu de pédagogie et de vulgarisation… mais voilà, le truc s’est emballé. Mal emballé à vrai dire.

    La pipolisation des chefs (et la pognonolisation qui va avec) a coïncidé, non pas avec leur notoriété justifiée ou non, mais aux critères de la médiatisation. La télé crée ses pygmalions… comme le net a créé ses vedettes culinaires éphémères parfois même en frisant l’usurpation de titre en créant un nouveau grade dans l’échelle de compétence culinaires, mettant d’égal à égal, la cuisine domestique à la cuisine professionnelle et premier constat navrant, la profession soutient cela, mais bon, business is business.

    Je nourris cette réflexion dès les débuts des « Oui chefs », « des « top chefs » des « cuisines des régions » , et des « masterchef », et dans la même mouvance, la sphère blogo, les Jamie Oliver et autres clones dupliqués dans l' hexagone étriqué et si pauvre en imagination. Si je m'abstiens d’en parler sur la place publique et de prendre position c’est que j’aime prendre mon temps. De plus, les milieux en présence sont vraiment mesquins et  mon expression aurait pu être qualifiée comme nourrie de « jalousie, de frustration ou de calculs intéressés.

    Les thèmes traités sont markettés et c’est rarement le ChefTv qui décide de ce qui sera montré. Ces chefTv ou ces animateurs disposent d’assistants et d’une ribambelles de stagiaires à qui l’ont fait miroiter une carrière dans le milieu et qui leur préparent la recette avant de passer sur le plateau.

    Si l’émission fonctionne les produits dérivés sont mis en branle : magazines, contrats de pubs, marquage de matériels, livres. Ce qu’il y a de bien à la téloche c’est que si l’audimat n’est pas au rendez-vous, les tronches volent…. Ce qui est moins bien c’est qu’à l’inverse, on s’en prend parfois pour des années.

    Je vous entends déjà : Le Chef il est aigri parce que lui il n’a pas décroché la timbale bah voyons… je vous arrête tout de suite… . C’est bien en qualité de cuisinier-citoyen que je subis cette véritable indigestion d’émissions culinaires de médiocre qualité.

    Le dîner presque parfait qui  était au départ un challenge sympa entre modestes amateurs éclairés s’est transformé en tirs aux pigeons délétères où la mauvaise foi domine le plaisir. La petitesse d’esprit des participants ne voyant la pratique de la cuisine qu’en fonction de leur propres critères sans laisser la place à l’apprentissage de l’autre et qui jugent l’autre alors qu’ils sont eux-mêmes  critiquables. Tout sent le  faux et le malsain : le ridicule et le superfétatoire dominent ce divertissement.  Un diner presque parfait c’est le Michelin du prolo. Chaque candidat expose la vacuité de ce qu’il croit être le summum d’un art  culinaire emprunté et mal singé. Le candidat presque parfait est persuadé qu’il est capable de supplanter n’importe quel professionnel parce qu’il s’est offert deux cours à l’atelier des chefs,  qu’il a claqué 35 euros dans un kit de cuisine moléculaire,  ou qu’il détient les couteaux millénaires japonais qui lui ont coutés les deux bras. Convaincus de leur supériorité cathodique ils envisagent même d’ouvrir leurs propres restaurants (bein tiens…Lol)  et que s’ils ont été remarqués par la chaîne patronne ils pourront pitêtre avoir une émission à eux, écrire des bouquins et être stars confirmées. Instrumentalisés et enivrés de projecteurs et de flatteries, d’encarts journalistiques,  ils en oublient ce qui a motivé leur volonté première : le goût de la cuisine. Le diner presque parfait c’est la vision SM de la cuisine, mais qui dans le registre du cynisme s’est laissé coiffer au poteau par le vomitif Masterchef : le Gala , le Closer, le Water-Closet des émissions culinaires… Les candidats mettent leur vie entre parenthèses, se fourvoient et dénaturent leur âme profonde pour entrer coûte que coûte dans le casting de l’émission… et vivent un Fear Factor dégradant, en tout cas c’est bien la substance qui transpire de ce mauvais brouet.

    Je  n’ai pas su regarder une seule émission entièrement. Vous savez, les émissions et reportages concernant la profession, les chefs, les écoles hôtelières, tout ça, je ne regarde pas, la cuisine j’y évolue 24/24et 7 /7. Ma vision acérée et mon sens aigu de l’analyse, m’ont vite fait tourner les talons. Ce concept met sur la place publique une vision puante et méprisante de la cuisine et de ses représentants. Hors de question que je subisse ces mauvaises ondes. Je bosse dans ce métier depuis près de quarante ans et je ne suis pas tendre avec lui (mais qui aime bien châtie bien…) et  je cultive un respect sincère en l’éthique et dans la déontologie professionnelle, véritable colonne vertébrale de notre profession. Ici, point d’Honneur, la  cuisine avec un petit c minuscule est représentée comme un combat de gladiateurs déjà condamnés avant même d’avoir foulé le sable de l’arène.

    Pour commencer cette idée véhiculée que n’importe qui peut maitriser tout seulement parce qu’il aime bien et que c’est sa passion,  c’est du flan, si je peux me permettre. Demandez à vos amis cuisiniers, comment ils travaillent. Les techniques les plus simples sont peaufinées et retravaillées, améliorées, corrigées et ce plusieurs fois par jour, par an, par vie de cuisiner. Dans ce  caniveau d’émission où ils viennent se vautrer, ces passionnés ne tireront que la frustration du supplice chinois et les postillonnages  incessants et insidieux des Sergent Hartman d’occasion.  C’est au quotidien que le cuisinier se relève et remonte sur le ring, parce qu’il a une vie professionnelle à construire, pas un casting à honorer. C’est trop pour mon intellect, trop pour mon pathos.

    Un concours de cuisine niveau pro, car il s’agit en fait de cela, ça  se prépare. Une année pour un ou deux plats. Une année de tests, de pratique, de remise en question… une année à rassembler ce que l’on a appris de soi, des autres durant toute une vie professionnelle et pour être jugé par d’autres qui ont eux-mêmes vécu cette pression. Le candidat sait à quoi il s’attend, il se prépare en fonction du challenge et du niveau de ses « adversaires » et il vient là pour présenter à un jury la somme de son travail mais surtout attendre l’avis de ses pairs. Quand on prépare un concours on sait que la barre est haute mais on connait aussi la règle du jeu. Le jury est constitué de confrères, de collègues appartenant à la même corporation. On respecte toujours les confrères qui se placent eux même dans cette situation délicate, celle de perdre… sauf que perdre ici prend un sens, celui de la noblesse et du désir de se surpasser. Facile alors de placer la barre si haute à des amateurs et de les voir tous se planter. C’est minable. Ce rapport maître à esclaves répugnant entretenu avec rigueur par des soi disant experts  montre encore une image odieuse d’une profession  qui n’avait pas besoin de ça pour décourager les vocations.

    Trop individualiste, trop classique, trop perfectionniste, trop rebelle, trop partageur pour participer à ce type de galéjade infecte, j’ai de la tristesse à les voir souffrir ces gens ;  peiner, pleurer et attendre l’œil frétillant que ces pseudos jurys les gratifient d’une parole encourageante pour ensuite les  achever. Cette émission stigmatise les incapacités culinaires de personnes qui n’ont pas été formatées pour ça, sur des critères pros… à l’image de toutes ces émissions fondées sur l’humiliation répétée d’un groupe d’individus sur un autre, avec l’acceptation de l’obéissance. Ah que c’est beau le rapport du statut et du grade. Sociologiquement il y en aurait à écrire. Le réflexe de Pavlov, le syndrome de Stockholm etc… Ceci dit, ma condescendance s’arrête là, les candidats ont tous voulu être là ; et c’est bien fait pour eux. En temps de crise on ne rechigne pas devant les milliers d’euros et la promesse d’une vie de star… On achève bien les chevaux !

    À longueur d’années j’évalue mes élèves ou ceux des autres à l’occasion des examens. Je n’ai jamais rencontré ni chez les uns, ni chez les autres la perfection ou la simple maîtrise totale du référentiel sensé être acquis. Simplement et objectivement Impossible. La connaissance se construit chaque jour en même temps que l’expérience. Le Jury idéal détermine et jauge avant de juger le socle des connaissances du postulant et doit avec sa propre expertise envisager les capacités à venir du candidat dans l’esprit du code de déontologie de la profession. C’est presque de la divination vous me direz, mais ça va toujours dans le sens du candidat qui est un embryon de ce qu’il sera… L’évaluation c’est un indicateur, elle doit être toujours positive si la volonté est là. L’évaluation c’est le filet d’eau qui active la roue, pas le tsunami qui ne vous fait jamais retrouver la surface. Combien d’examinateurs m’ont-ils un jour laissé cette fenêtre ouverte que ce soit au petit niveau, d'une passage de classe ou d'une épreuve de qualification. Aujourd’hui dès que je sens un truc émergeant à sauver, je sauve, parce que je ne peux pas juger de ce que deviendra un jeune qui ne sait même pas lui même qui il est à 17, 18, 20, ans. Pourquoi  couper les jarrets alors que les premiers pas dans la vie professionnelle n’ont pas encore été faits.

    Le constat est amer, ces « on achève bien les chevaux » culinaires représentent une honte et céder à y participer revient à s’abaisser au niveau de la fange.

    Pas particulièrement fan de Joël Robuchon, son émission pourtant soporifique a  la noblesse de parler Cuisine et de bien la transmettre avec correction, avec respect pour notre profession et sans prendre le téléspectateur pour un imbécile, bref, on voit que la Cuisine c’est sympa, certes, mais ce n’est pas de la rigolade non plus. Les Chefs qui y participent travaillent avec Modestie et souvent avec des produits simples et mettent en avant des Techniques Pures bien construites et décomposées. C’est de la Transmission, pas de la neutronisation des esprits.

    Trop de cynisme tue l’ironie, et je me demande si on a atteint le fond dans la déclinaison.  Allez, ca me suffit, jette ta télé et  toi, tu viens bosser en Cuisine avec moi !!                                                                                                                                                                                                                 J-M D